Cité Blanche Gutenberg

Cité Blanche Gutenberg

Post Mortem

C’était un signe ! C’était également un soir de réveillon du jour de l’an. Il était minuit pile, l’heure du crime pour certains, l’heure de vous dire adieu pour moi ! 

Tard dans la nuit, lorsque la fête battait son plein, les esprits épicuriens s’enivraient des plaisirs de la vie. Je me suis réveillé en sursaut, le corps tremblant et le souffle haletant. Mon cœur à la limite de la rupture…Puis soudain, plus rien !
On dit qu’elle est non négociable sur les étals et vient trancher à coup de lame avec le monde superficiel des paillettes et de la suffisance. Tout le monde la fuit mais lorsque l’orage tonne aux douze coups de minuit... Elle vous suit et vous surprend au coin d’une rue !
La Mort ! 
Hélas, j’ai été l’ombre de moi-même. Démesurément égoïste et inlassablement triste de l’image qui est mienne. Je peine encore à me penser, ressembler à ce monstre insatiable, engloutissant tout ce qui se présente sur son passage, faisant fi de cette fin annoncée ! 
Ce scénario, je l’ai écrit et relu à la bougie, allongé sur le flanc, dans l’étroitesse de mon nouveau logis. Ce texte post mortem ne restera certainement pas dans les annales. Il pourra tout au plus, froisser par sa froideur certains cerveaux encore en exercice. Une chose est sûre, même si personne n’est jamais revenu de ce long voyage, vous êtes loin d’imaginer ce que je vais vous conter ! La vie est ainsi, aussi courte qu’éphémère. C’est ce qui vous attend ! 
Je ne m’offusquerais pas si vos réactions laissent place à des commentaires acerbes. La liberté de penser de chacun sera respectée jusque dans vos tombes. Au-delà, seul l’éternel sera en mesure de juger. D’ailleurs, rien ne vous oblige à cette lecture, les âmes sensibles doivent absolument s’en détourner. 


Témoignage outre tombe

La mort rôde et emporte dans son sillage son lot de nababs et de va-nu-pieds. Je savais qu’un jour elle m’emporterait, mais, de là à voir mon nom en haut de l’affiche!
J’avais pourtant été prévenu. Elle m'avait pris au vol, quelques proches et amis et tirait inlassablement dans ses entrailles des inconnus! Je craignais cette main froide posée subrepticement sur mon épaule et c’est en scrutant le ciel que je feignais ne pas croiser son spectre. Mon excès de confiance a fini par causer ma perte! Oui, le compte à rebours s’est arrêté. 
Ce fut un matin sans lendemain… 

Mes pensées s’étiolent, mon âme disparaît discrètement dans un brouillard épais. Le silence est étrangement profond. Je me sens seul, très seul, abandonné au milieu de cette foule hagarde qui avance lentement. 
J’aperçois ceux qui me sont chers aux premières loges, les regards tristes et figés. Ils sont tous de marbre, debout au bord du trou. Derrière, des inconnus et des repentis se font tout petit. Quelques mondains venus soigner leur image, s’impatientent, pour donner quelques coups de pelle, synonyme de bon point dans l’au delà. L’atmosphère est au recueillement.
Un religieux enturbanné et tout de blanc vêtu me rappelle ce que je savais déjà. La douceur des paroles divines, psalmodiées en mon honneur, me procure quelques instants de paix éternelle. En guise de remord, je ne peux m’empêcher de laisser glisser une larme déshydratée sur ma joue froide. 
Cette demeure étroite m’est destinée. L’accueil est sobre, mon enveloppe charnelle semble se contenter de cette modestie. Mais a-t-elle vraiment le choix ? J’en doute ! J’hume la fraicheur de la terre. La rosée du matin, tel un voile immaculé, se pose délicatement sur mon visage blême et j’apprends à écouter le silence dans cet endroit peuplé de solitude. 
De mon vivant, je me souviens d’une chose, je courais. Je courais sans cesse, sans savoir ou j’allais ! Je courais pour rester dans la foulée de tous ces gens qui couraient aussi. Consciemment ou pas, je voulais bien figurer dans cette course folle. Pour rien au monde, je n’aurais accepté de rater la ligne d’arrivée. Et pourtant, maintenant, je m’interroge…
Pourquoi ? Pourquoi ai-je été si naïf et si arrogant ? A vrai dire, Je n’en ai encore aucune idée ! Je ne m’étais jamais posé cette question auparavant. Je fus un fervent partisan de ma propre ascension comme si tout ce qui gravitait autour de moi n’était que vide et imperfection ! A croire que je n’ai toujours pas le courage de m’avouer mon propre échec et je continue à me cacher derrière ma mort. Ma vie avait peut-être été orchestrée par une force surnaturelle ? Sans nul doute, le contrôle de cette machine infernale m’échappait. 
Maintenant que je suis au bord du gouffre, dans la phase descendante, tout le monde me dit avec commisération : 
-Repose en paix… 
- Merci ! Mais je ne suis pas fatigué, je veux me lever… Mais, mais, rien n’y fait, je suis ligoté, prisonnier dans ce linceul parfumé. 
- J’aimerai tant faire autrement, me redresser et me lancer corps et âme dans tout ce que j’ai laissé d’inachevé. 
- Je vous demande pardon, venez m’aider à me relever. Pour l’amour de Dieu, venez à mon secours, faites dont preuve de compassion ! 
Je vous jure sur ma vie, sur ma mort, sur tout ce que je possède ; enfin, ce que je possédais, que dorénavant, je serai un homme bon, pieux, vertueux et charitable, sensible et disponible! 
- Remontez-moi, remontez-moi, rem… !
J’entends les coups de pelles s’éloigner dans un bruit sourd, le chant des oiseaux s’étouffe à mesure que la terre s’amoncelle sur mon corps. Le dernier faisceau de lumière disparait dans l’obscurité du monde des ténèbres.

Cauchemar ou illusion ? 
Le microcosme invisible à la surface, se bat et se débat six pieds sous terre. On y croise une infinité d’insectes frénétiques et nécrophages, tous, à la recherche de cadavres en décomposition. Un bataillon de fourmi composé d’une cinquantaine de fantassins traverse mon corps de la tête aux pieds sans s’arrêter.
Deux vers de terre s’enlacent langoureusement sur mon orteil alors qu’une punaise à l’odeur nauséabonde me chatouille les nasaux. Ce balai incessant de belligérants me glace le sang. Un coléoptère s’active dans le lobe de mon oreille et sur un ton sarcastique, me nargue. Je sens son agacement. Il me voyait déjà à l’état de composte ! Son empressement à me déchiqueter en lambeau ne laisse aucun doute, après que la terre humide et le temps se soient chargés du reste ! 
Pendant toutes ces années, j’ai été orgueilleux et si mal inspiré. Je me suis noyé dans un breuvage maudit, l’élixir hallucinogène m’a rendu fou ! Ma vie s’est consumée comme un bâton d’encens. 
Va au diable quotidien de malheur! 
Tu m’as happé, comme le vent brutal emporte la feuille morte. 
J’aimerai me repentir et réapparaitre juste le temps d’une bonne action. Celle là même que j’ai oubliée sur le bord de la route, lors de ma dernière course poursuite. 
A gorge déployée, je continue à implorer ta pitié et ta miséricorde. Je n’ai en retour que le silence de ma disgrâce. Le chant du Cygne a retentit, le rideau vient de tomber! 

Mon voyage peut commencer. 
Je me résigne à faire une croix sur ma famille. Un coup de gomme sur mes projets. La place est libérée pour ce fauteuil si confortable, que tout le monde convoitait. Un trait sur la belle auto que je venais d’acheter. Mon assurance vie prendra le relais, pour payer le crédit de la maison. 
L’héritage. Ah, l’héritage ! Combien de familles se sont brisées comme le cristal ? Tant mieux, je ne serai pas de cette partie. 
Quel sot ! Comment ai-je pu oublier que j’avais enterré dans l’intimité d’une nuit, au pied d’un arbre, mes belles pièces d’or et mes pierreries. Tout le saint-frusquin laissé au malin! 
Pardon mon Dieu !
J’oubliai qu’aucun défunt avant moi n’était parti avec ses biens !

Cher(e)s ami(e)s, j’ai un aveu à vous faire, avant que le tout puissant ne me demande de déposer mon bilan. Allez vite dans ma chambre, vous y rencontrerez, peut-être, la plus belle partie de moi ? 
Vous verrez, mon esprit planera sur la commode de ma chambre vide et triste. Il s’intéressera au premier tiroir, fermé à clé. C’est là que j’ai secrètement enfermé toutes mes promesses non tenues. 
Ce tiroir abrite un petit calepin dans lequel je notais soigneusement, le soir avant de me coucher, toutes les bonnes œuvres à réaliser. Celles-là même que j’aurais dû distribuer de mon vivant. Il n’en a rien été puisque j’ai surtout œuvré pour mon égo. 
J’étais loin d’imaginer que donner à son prochain, un peu d’attention, quelques bonnes paroles et partager un morceau de pain pouvait soulager le poids de ce corps enseveli. 
Ciel ! 
J’aurai du partager avec les miens, autrement que dans cette routine bien huilée. J’avais aussi prévu de rencontrer le pauvre et l’orphelin. Parbleu ! A tous les deux, j’ai posé un sacré lapin !
La petite vieille du deuxième gémissait sous le poids de l’âge et de son panier à commission. Arc boutée sur la rampe de l’escalier, elle espérait, à défaut de galanterie, un geste de charité. Je la croisais en peine, tous les matins et à toute vitesse, je ne lui prêtais aucune attention. 
Je devais aussi dire pardon à l’épicier du coin, à qui j’ai souvent emprunté, lorsqu’il avait le dos tourné.
A mon voisin, que j’ai beaucoup envié et à qui j’ai fait quelques croches pieds. 
A cette femme que j’ai aimée pendant tant d’années. C’est vrai, je l’ai parfois trompée, je reconnais qu’elle m’a toujours pardonnée. Comment pourrais-je en faire autant maintenant que je ne suis plus ?
Je revois ce chat noir, une nuit d’hiver, il avait faim et froid. En guise de soutien, il reçut mon soulier dans l’arrière train. 
Tant de détails, jadis insignifiants, qui me reviennent à l’esprit comme une rétrospective inachevée et dont la faisabilité semble maintenant plus que compromise. 

Je n’ai pas eu le temps de faire mon acte de contrition, pour espérer soulager un sac à dos plein de pierres. Alors que je rendais mon dernier souffle, ma profession de foi s’est envolée sans moi, perdue dans les dunes du désert.

Je prie Dieu pour que tout ce beau monde me pardonne et si au détour d’une rue, vous voyez des gens courir, prenez le temps de bien leur dire qu’il ne sert à rien de noter sur un petit calepin et de le cacher dans un tiroir en attendant demain. 
Croyez en mon expérience de pauvre défunt, demain est incertain!
Paix à mon âme.

Mohamed TALEB


Je dédie ce modeste texte à monsieur Lakhel Lahbib (Hbibi pour certains Hami Ahmed pour moi) qui est parti il y a quelques semaines et qui fut un exemple de bonté, de gentillesse et de joie de vivre. Ses ondes positives vont beaucoup nous manquer. (Allah yrahmak ya Hami Ahmed).



11/02/2014
7 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 327 autres membres